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Adieu, veau, vache, cochon, couvée

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Thibaut Rondel

L’impact du tabac et de l’alcool sur la santé n’est plus à prouver. Les effets de la malbouffe sur le système cardio-vasculaire font consensus, et les méfaits des particules fines sur l’appareil respiratoire sont avérés. Le monde a un œil méfiant sur les travaux d’apothicaire des géants de l’agroalimentaire, tandis que le cannabis divise toujours les experts, bien que l’air pur du Grand Nord soit sans doute encore préférable aux douces volutes de chanvre indien.

Désemparé par ce trop-plein de messages sanitaires, le consommateur ne semble aujourd’hui plus pouvoir se fier qu’au discours médiatique pour composer sa diète. Le gluten, le lait de vache et la course à pied déjà diabolisés, voici maintenant qu’à la longue liste des choses néfastes pour la santé sont venus s’ajouter la reine viande rouge et ses sous-produits. Blasphème. Sacrilège. Ce que vous voudrez, mais la mise en garde du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) est sans équivoque : la consommation de ces denrées serait synonyme de cancer colorectal. Et le CIRC de confirmer ses dires en intronisant la viande rouge et la charcuterie au sommet de son respecté tableau des agents cancérogènes. L’étude est solidement prouvée et qui plus est, confirmée par d’autres recherches antérieures.

En 2015, un petit groupe d’esprits éclairés n’a donc pas hésité à remettre en question les quelque 400 000 années de grillades qui ont mené l’humanité là où elle en est arrivée aujourd’hui. Si tu veux vivre, adieu donc, merguez et tête de veau. Nos scientifiques ont brisé un tabou.

Confronté à cette paranoïa médiatique qui empoisonne notre quotidien, on ne peut que s’interroger sur le bien-fondé du sempiternel principe de précaution que relayent du soir au matin radios, télés et autres titres de presse. Verra-t-on bientôt poindre une étude sur les possibles dangers liés à la surconsommation de légumes bios? Poussera-t-on le vice jusqu’à révéler enfin la sournoiserie de nos eaux cristallines? Mais on me confie dans l’oreillette que des études sur le sujet ont déjà condamné le litre d’Évian et la carotte bio. La communauté scientifique serait-elle devenue folle, serait-elle trop anxieuse, ou trop curieuse? Comment expliquer cette tendance au tout santé si particulière à notre époque? Et cette fronde anti-viande qui vient donc de franchir un nouveau cap?

Les milieux comploteurs avanceraient sans doute une ruse des gouvernements visant à inciter notre espèce à autoraisonner sa consommation de viande toujours galopante. Il s’avère que dans nos sociétés individualistes, l’idée d’un côlon en souffrance équivaut certainement bien à mille discours proplanète. Que pèsent en effet 65 milliards d’animaux abattus chaque année contre un mal au cucul? Mais au risque de s’éloigner de notre sujet, refermons sans attendre cette brève parenthèse comploteuse.

Convaincre l’humanité de renoncer à la viande pour préserver sa santé ne sera pas tâche facile, d’autant plus que les alternatives actuelles ne sont pas des plus ragoûtantes. Au menu des végétariens, quinoa, spiruline, légumineuses et blanc d’œuf, qu’il suffit pourtant de combiner et d’accommoder intelligemment pour profiter d’une délicieuse source de protéines complètes. À la table des plus extrêmes, larves de charançon et hannetons grillés. Accompagné de fèves au beurre et d’un excellent chianti? On peut toujours se moquer, en terme de sécurité alimentaire, les petits grouillants sont imbattables. Cantonnés en Occident aux émissions de télé-réalité, les encas à base d’insectes ravissent depuis longtemps les papilles de près de trois milliards d’humains, qui en ont fait la base de leur alimentation.

Selon l’agence des Nations-Unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO), les insectes possèdent en effet d’excellentes qualités nutritionnelles et sont bourrés de protéines, en plus de présenter un risque sanitaire très limité. L’élevage d’insectes est aussi plus durable, puisque pour dix kilos de nourriture donnés aux animaux, on obtient au choix un kilo de bœuf, cinq kilos de poulet, ou neuf kilos de sauterelles. Par ailleurs, 75 % de la masse desdites sauterelles est comestible, contre 20 % pour un poisson.

La course effrénée aux protéines peut-elle donc s’infléchir au profit de l’entomophagie? Pour les centaines de millions de purs et durs qui pensent que la bidoche, les patates et la bière, c’est un truc d’homme, croquer dans un grillon ne fait pas forcément partie du plan. Ainsi le glas des après-midi merguez-grillades n’est pas près de sonner de sitôt.

Cependant, abandonner totalement notre consommation de viande serait faire injure à nos canines. Une vie de privations n’est pas la réponse appropriée à une vie d’excès. On raconte ainsi que sur la voie de la sagesse, le Bouddha lui-même choisi d’abandonner le mode de vie de ses camarades ascètes. Affaibli par son abstinence, il jugea que la privation de nourriture ne l’aiderait pas à développer une plus grande compréhension du monde.

Tout est question d’équilibre et de bon sens. Qu’il s’agisse de biens matériels ou alimentaires, savoir consommer les choses avec parcimonie et détachement est un gage de satisfaction. Autant pour le mangeur de viande, qui trouvera ainsi toujours plaisir à déguster une belle pièce, que pour le bien-être des races animales qui perdureront.

Dans la nouvelle Les porcs, parue en 2009 et tirée de son recueil Une vie à coucher dehors, l’écrivain et aventurier Sylvain Tesson l’expliquait en ces mots : « Lorsqu’une tranche de viande était une conquête, un porc avait une valeur. Lorsqu’une tranche de viande est une habitude, le porc devient un produit. Lorsqu’une tranche de viande devient un droit, le porc perd les siens. » À méditer au petit-déjeuner, devant quelques lamelles de bacon croustillant.

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